mai 4th, 2012

Trente-trois | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Vue de l’esprit

Hors d’ici étais-je, à grands regrets, pris par mille choses. & parmi elles les travaux de Cécile Portier : je retaille & rajuste ici cette présentation pour La Maison de la poésie de Nantes :
Cécile Portier est auteure d’un livre (imprimé), « Contact », paru aux éditions du Seuil, dans feue la collection Déplacements, & d’un livre (numérique), « Saphir Antalgos », chez publie.net.
Cécile Portier est une femme un peu farfeluche, nous dit-elle, citant un lycéen qu’elle fit écrire en atelier. Cette femme est une technocrate, (le substantif est d’elle), seule femme de ma connaissance & j’en connais quelques-unes, à user dans ses courriels des expressions « bouzin » ou « assurer pas une cacahouète », seule technocrate je ne sais, j’en connais moins.
Cécile Portier écrit – deux livres déjà on l’a dit, les deux dissemblables, forme et focale distinctes ; les deux en rapport, fictions très au près du réel & de ses signes captables, les deux de langue resserrée & de digression agile, de métaphores à double fond : dans Saphir, le rêve (scénariste) produit des récits, oniriques & farfeluches, en même temps que le rêve (protagoniste), se trouve nommé (Saphir Antalgos, c’est lui), ainsi fétichisé autant qu’objectivé : le rêve en torero, garçon coiffeur, nourrice agrée, agence de consulting.
Cécile Portier écrit hors des livres sus-cités : elle est aussi l’auteure d’un site, petiteracine, hôte de plusieurs chantiers ouverts: entre autres, Compléments d’objets, qui s’empare d’objets du quotidien pour saisir « nos manières d’être au monde, d’agir dessus » ; Et pour madame, dialogue avec les dessins de Marie Delafon, ou Traque traces, « travail sur la mise en données de nos vies, de façon individuelle et collective » , une fiction, je cite :

« (…)née d’un pari un peu fou : refaire une ville fictive sous la vraie ville. Faire vivre et évoluer tout un peuple, écrit à partir des données qui nous écrivent, nous aussi, êtres de chair. Car chaque jour nous sommes, nous, êtres de chair, mis en données. Chaque jour nous produisons, en nous déplaçant, en communicant entre nous, un nombre incalculable de traces qui sont stockées, analysées, réutilisées. Chaque jour nos faits et gestes sont traduits en données, dont l’agrégation et le sens final nous échappe. Nous sommes identifiés, catégorisés, sondés, profilés, pilotés. Notre vie s’écrit ainsi toute seule, comme de l’extérieur.
C’est un constat. Il serait angoissant, désespérant, si nous n’avions pas toujours nous aussi la possibilité d’écrire notre vie. De reprendre la main sur les catégories. D’en jouer. Cette fiction a ce but. Jouer avec les données au petit jeu de l’arroseur arrosé. Écrire les données qui nous écrivent. Refaire pour de faux leur grand travail sérieux d’analyse et d’objectivation. Et ainsi, apprendre à lire cette nouvelle écriture dominante qu’est l’écriture par les données. Car toute écriture est un pouvoir qu’il faut savoir comprendre, qu’il faut vouloir prendre. »

S’emparer des objets, reprendre la main. Peu de trêve dans cette revue de détail : Tout objet peut y passer, plot poussière ou logiciels étranges, tous sont questionnés pour aussitôt s’approprier la question, qu’ils vous retournent, modifiée.
Le transfert opéré par Cécile Portier dans ses textes & travaux satellites, n’est que pas de greffe du chiffre, du code, des marqueurs, des dispositifs techniques, dans la langue littéraire, ainsi que le pratiquent le cut-up, le remix, voire certaines formes de littérature standard, narratives-et-puis-voilà : la greffe est réversible, le courant y est circulant. C’est le littéraire, cette appropriation hybride (sensible & intellectuelle ; analytique & poétique ; du visible & de l’invisible ; enregistreur & métaphore, etc.) qui vient s’immiscer dans la mise en données, en chiffres, en équation. C’est le monde vu de l’esprit, c’est à dire d’un amalgame de chairs irriguées par du sang, d’une machine efficace & gluante, par où passent, d’où opérent, nos afflictions, joies infinies, terreurs nocturnes.

« Soit. Toute écriture traduit une volonté d’ordonnancer le monde, de le maîtriser. Toute écriture compte. Tout langage est un chiffre. Mais justement, le chiffre est cette élaboration sur le réel qui contient en elle-même son échec (sa ruse ?). Au fur et à mesure qu’elle propose une intelligibilité de son objet, elle devient elle-même objet, possiblement opaque et inintelligible. Et qu’est-ce qui se cache dans cet échec, dans cette ruse ? Se cachent ici notre désespoir, mais aussi notre liberté. »

Il s’agit, comme elle l’a dit ailleurs, de faire des trous.
Des trous dans la dite transparence, ordinaire, lui en remettre de l’opaque, de l’obscur, du mal fichu, du déréglé, du : sensible.
Déchiffrer.
Déchiffrer pour n’expliquer rien ou presque, ou autre chose que prévu, déchiffrer pour agrandir.

« Notre réalité est cette sorte de crabe, très adapté, très véloce, qui bouge mais ne se déplace pas, au mieux opère t-il quelques esquives latérales, mais surtout, ce qu’il fait, c’est s’enfouir, (pour se confondre, pour nous confondre). »

Traque traces est né d’un travail avec des jeunes des quartiers dits « sensibles » (comme l’adjectif résonne alors, soudain, tout autre, chez Portier), du Nord de Paris, des jeunes avec qui il n’allait pas être facile d’entamer discussion. Pour ce faire, Cécile a, un jour, littéralement, « vidé son sac » : ouvert le dit sac de femme plein de ses bouzins, technologies et accessoires, puis proposé de nommer ce déballé, le questionner et de le faire chacun à son tour.
L’expérience est exemplaire de ce double mouvement. Chacun vide son sac, regarde, & agrandit le spectre ; chacun déballe & regarde autre, grand angle. Chacun perce quelque chose. Chacun déchiffre quelque chose. Chacun est bougé comme une chose qu’on déplace & chacun irrigue un objet, l’incarne.
À l’instar des textes de Cécile Portier, densément troués, son œuvre se délivre en étoiles, en cercles, sites.

« Voilà le geste que je tente d’opérer : la préhension, le retournement. Pour que notre réalité cesse d’être évidente, qu’elle se donne à voir pour ce qu’elle est : un objet poétique (car qui niera que notre crabe est beau ?), un objet politique (car qui ne voit toujours pas, après ce retournement, ce que le crabe contient de volonté de prédation ?). »

Vues de l’esprit.
Voir de l’esprit.
Poésie pour pouvoir.

janvier 6th, 2012

Trente-deux | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Collectif


(Ceci n’est pas un billet promotionnel), ai-je été à deux doigts d’intituler ce billet, après avoir été à deux doigts d’en faire un (billet promotionnel), d’annonce de nouvelle année, parce qu’il en assumera certaines des fonctions (de billet promotionnel, d’annonce de nouvelle année), à savoir :  claironner la parution simultanée de deux revues magnifiques auxquelles j’ai joyeuse fierté d’avoir contribué. Mais il le fera de biais et en multiples de 99 signes. & surtout s’attardera sur le fabuleux hasard, la coïncidence de ces deux parutions ce même jour, & ce qu’elle me dit de quelque chose sur quoi j’ai souvent à bredouiller pour m’expliquer – mal.
Mardi dernier, par exemple, commençant cet atelier d’écriture à Châteaubriant, atelier initial, en papier, séance « classique », mon standard de démarrage de cycle : énonciation des quatre principes après présentation brève de mon trajet & de ma pratique. Mardi dernier il y avait tempête, & pluies denses, & trafic à l’avenant, & poids lourds en nombre – j’ai donc entamé ma causerie en retard, essoufflé – ai buté sur un point, dont je ne crois pas s’il soit faible mais, assurément, problématique : mon statut d’auteur. Le disant vite & mal : j’anime des ateliers d’écriture parce que : j’écris. Je publie peu mais : j’écris. Publie surtout collectif mais : j’écris. & ce que je ne peux articuler clair car ce n’est ni l’heure ni l’endroit, c’est que je n’en rougis pas, au contraire, de n’être pas un écrivain, au sens propre ou académique du terme, d’écrire surtout avec les autres, dans des mouvements entrainants – & que j’y apprends de l’autre et y affirme & confirme mon lir&crire – tout comme, en somme, en atelier.
Merveilles pour moi ce matin, avant d’aller causer, cette après-midi même, avec Catherine Lenoble, de tout cela, des rapports d’entrainement, de lir&crire en numérique, de lir&crire en atelier, de participer, d’inviter, de répondre, d’éditer :
-De pouvoir annoncer qu’elle existe, & sera diffusée ce soir, la concrétion matérielle de ce qui secret, deuxième édition, relecture collective de ce qui fut écrit par élans & concaténations collectives, sur le blog de la revue (devenu le site cequisecret.net, pour amplifier encore ces stratégies de capillarité, & l’assumer à plusieurs), où j’ai écrit AVEC les autres.
-De pouvoir donner le lien vers le très beau huitième volume de d’ici là, revue animée par Pierre Ménard sur publie.net, La forme d’une ville, hélas ! change plus vite que le cœur d’un mortel, un livre numérique collectif, aux textes sons images entrelacés par hypertexte, en si large et forte compagnie (60 auteurs, non des moindres : de Jeanney à Pennequin en passant par Vincent, Berlottier, Suel, Grossi ou Portier – auteurs, hommes femmes dont travaux et personne m’importent).
& merveille de la coïncidence, d’un début d’année qui sera placée sous le sceau de cet autre collectif, Instin, dont est à lire le calendrier, ici même.
& merveille d’affirmer que ce hasard n’en est pas un, que les signes s’organisent intelligent, que cela signifie fort, qu’il y a de quoi poursuivre, qu’il faut : collectif, i.e : ensemble, i.e comme un ensemble, ouvert, mouvant – vivant.

décembre 17th, 2011

Trente-et-un | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Passer

Une autre journée déjà de passée, depuis cette journée professionnelle, riche de forts enjeux personnels — je remercie mais pas ici, l’ayant déjà fait en privé, celles & ceux qui ont contribué à son existence & son (excellent) déroulement. Elle a eu lieu en un lieu de vie (une bibliothèque, un lieu de vie, ceci fut dit) & fut une journée de vie.
Essentielle, cette question de vie, de force désirante, quand la peur (ou l’avidité, son employeur) partout gagnent – essentiel, l’affirmant me reviennent :
Du off Let’s go, rock’n’roll, me glisse Hervé Le Crosnier avant d’envoyer son solo : cette introduction, lumineuse (comme en bonne réponse à ma commande : j’avais dû lui dire : éclairante), durant laquelle il a fustigé l’industrie musicale, en militant du libre échange qu’il est (se laver ici les oreilles pour bien entendre, dans l’expression libre échange, les deux mots associés, a contrario de leur usage ordinairement médiatique, oxymorique, celui de la doxa du Marché, ce ni libre, ni échange). L’échange libre de HLC, c’est celui des lycéens que nous avons été, chacun à son époque, qui échangions des cassettes (disparues elles de longue date, pas leur effet), partage d’accès de pauvres passionnés (comme le sont toujours les passionnés, trop pauvres toujours pour tout acheter), accès fondamental & partage formateur : combien sommes-nous dans cette salle, ce jour-là, pour qui de telles atteintes, pauvres atteintes, au copyright, constituèrent le début de quelque chose, de quelque fièvre fondamentale, de ce désir d’accès qui fit de nous, plus tard — des adultes engagés, créant, passant ;
Du on — j’ai moi-même (& ça compte, pour vous & pas que vous, ces jours-là, les premiers mots), introduit par quelques phrases d’Emaz, dans Cuisine (à paraître chez Publie.net) :

« Première fois que Le Monde ne fait rien sur le marché de la poésie Place Saint-Sulpice, même pas l’indiquer dans un coin, rien. Idem sur France-Culture. Poésie devenant invisible dans les médias, mis à part L’Humanité et quelques revues. C’est pour cela que le choix n’est pas pour ou contre internet, c’est le net ou rien… »,

Emaz qui nous aura suspendus, en conclusion, happés par ce grand silence de sa voix disant ses textes, tout simplement ou presque — presque : car de voir son tapé de pied, en toute fin, détail aperçu, ce tremblement dont rien n’affleure durant lecture, mais tremblement d’où tout remonte, la tension belle, l’autorité (réelle, humble, pas sa mimique en singe savant qu’on croise trop).
Heureux donc ce soir-là & depuis & pour un bail, d’avoir œuvré à permettre que ces voix s’entendent, se succèdent en échos & contrepoints, bibliothèques & peaux de lapins — le 3 fois rien qu’on fait dans ces cas-là, leur tenir bien le micro, en somme, à ses invités, j’affirme et jure qu’ils résident (comme la typographie, art de se rendre invisible, dixit encore Le Crosnier), ce 3 fois rien & son bon dosage (pas 2, pas 4, juste : 3 fois rien) au grand respect d’à qui l’on parle & de qui l’on écoute, un respect travaillé depuis loin, puis agrandi par ce désir, de passer, de faire passer, de passer le faire-passer.
Passer le faire-passer, s’y tenir, droit, dans l’ouvert. Tenir sa basse, léger retrait, puis : go, rock’n’roll – journée de vie (de vie enrichie).

(La photo est d’Olivier Tacheau)

décembre 2nd, 2011

Trente | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : technique

Un apport-base, de la dite bascule, à cette pratique qu’elle envoie valser, qu’elle, oui, bascule (à savoir, l’atelier de faire-lir&crire), se situe dans le nœud entre la question technique & ses implications formelles — à cela mille exemples : comment j’insère un lien, comment je taille et pose une image, comment je la titre – & tout ce en quoi ça travaille, perturbe, bascule, le geste d’écrire. Ne pas exagérer : pas mille exemples, deux ou trois, dans mes propres dossiers, la bascule entamée de fraîche date, des dizaines, dans ceux de mes pairs & devanciers, François Bon, Pierre Ménard : qu’il s’agisse d’interroger la documentation gigantesque, aléatoire (ou pas) de Google Street & d’en tisser récits puis récit de récits, chez Pierre ; d’ouvrir un Google doc à dix, puis vingt, puis openaccess via twitter, chez François (& voir alors devant soi l’écran écrire, le texte bruire comme organe mouvant, immense frisson, inoubliable trouble de la perception, fondateur d’on ne sait pas encore quoi, mais fondateur assurément) ; ou d’épuiser le récit d’une journée générique, comme Perec fit d’une place de Paris, par le prisme seul des connections & de leur conditions ; il me semble que très vite le problème technique (ce problème concret de faisabilité : angoisse d’accès réseau, que tout le monde parvienne à se connecter), le problème se fait ressource. La question de le faire web, ce lir&crire partagé, ne s’envisage pas sans que le web en soit le cœur, le vivant.
La technique est le problème & la possibilité.
Il y a bien plus qu’un glissement vers un autre support (de la page vers l’écran) — glissement qui déjà en porte, de la problématique, vigoureuse, (quelle inscription, où marquer ma trace, comment se marque mon geste, dans quelle mesure mon corps se déplace-t-il, etc).
Il y a plus que l’enjeu de publication immédiate et illimitée (pas bornée à l’espace de cet atelier) — lui-même déjà très porteur.
Il y a accumulation de micro-usages & micro-mutations, minuscules coudes accumulés inconsciemment : du format d’un tweet à l’insertion d’un lien, ces ruptures modales, ces entailles dans le geste génèrent des ruptures formelles & de condition. Deux ou trois exemples à ce jour, bien plus à venir, un atelier en ligne provoquant cette obligée invention (ce bricolage), depuis le lir&crire en ligne — la littérature (Perec, cette fois, Claude Ponti lundi prochain) on & off line devient alors aussi une ressource, essentielle, d’appréhension (par expérimentation) de tout cela de mes & nos usages du monde qui bascule, a basculé, basculera encore.

novembre 27th, 2011

Vingt-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Bascule

& puis cette bascule, récente et comme soudaine alors qu’attendue, depuis le temps que mon activité, mon lir&crire (multiple) s’éploie en ligne & liens & chaque jour un peu plus, depuis ce temps plus long & perdurant que j’en anime, des séances d’atelier — ateliers de faire-écrire (de faire-lir&crire, plutôt) : de nouer enfin les deux, de faire atelier en ligne.

Atelier de lir&crire en ligne, Qu’est-ce à dire & qu’est-ce qui change (mais continue) ? Se réunir dans une pièce, avec ordis, & connectés, & un blog monté, & l’accès partagé : cela posé opérationnel (c’est déjà du travail, là se nichent questions où cristallise l’angoisse), de là causer lire lancer, faire écrire &, c’est la même,

Mais — commençant par l’énoncé de ces principes, déjà évoqués (au nombre de quatre, dont deux sont doubles), se présente à moi, cheminant dans mes mots, ce qui, dans ces principes, change. La rectification d’un seul des quatre (même pas double) fait levier. Ce qui d’emblée change, conséquemment, change tout, autour. De ces principes réitérés, celui qui prend ici la mouche, se cabre, crisse, c’est la confidentialité, remise en cause par la publication (de surcroît, immédiate).

Elle est ainsi, ni effacée, ni oubliée — puisque nommée &

puisqu’en partage sont posées son impossibilité (apparente) & son absolue nécessité (l’absolue nécessité de ce qu’elle permet : clause de confiance & permission du littéraire). Conflit nommé, & partagé.

Ce que permet ce conflit, flagrant, entre une nécessité & son impossible assouvissement, est résolu par : fiction.

& par recours aux techniques — écrire est inséparable de ses conditions d’expérience & formulation — jusqu’en belle surprise : les neuf étudiantes de cet atelier Poieo.num ont ainsi, vite, trouvé l’astuce, la béquille de confidentialité : l’option pseudonymat des signatures du blog wordpress que nous construisons ensemble.

& cette façon de ruser, bricoler, pour s’autoriser, s’inventant une identité neuve (littéraire, numérique) est manière de, jouant, tâter, examiner, considérer la si fragile importance d’être : auteur.

novembre 17th, 2011

Vingt-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf | Principes

Dans la vie j’ai des principes,

j’aime à me le dire & sourire du working class hero qui sommeille profond, on m’en a oui inculqué des principes, une histoire d’éducation oui, c’est ainsi :

Dans la vie –d’un atelier–, j’ai des principes.

Dans la vie de notre atelier, entamé-je de systématique façon, premiers mots premières minutes première séance d’un cycle ou stage, nous fonctionnerons selon quelques principes, lesquels je vous donne & auxquels je vous propose d’agréer : ils sont au nombre de quatre dont deux sont doubles, qui pour autant ne font pas six, il y en a quatre dont deux doubles, c’est ainsi, oui. Ces principes, continué-je, m’ont été inculqués durant ma première partie de vie professionnelle, par Cathie Barreau, & j’aime à n’y pas déroger. Ces quatre principes dont deux doubles –j’y viens– j’ai plaisir à démarrer par, car je ne les récite pas, voire : il m’en quasi manque souvent un, car je ne les énonce jamais dans le même ordre. Répétition à l’inexact, jamais à l’identique : le principe, même en sa fonction phatique, de ce discours introductif, est de s’inventer sur un thème maintes fois joué, pour se perdre un peu & ainsi démarrer, déjà, ce qui sera de la recherche, cahoteuse. Ces quatre principes (dont deux doubles) sont donc, & ne pas assimiler cet ordonnancement dans l’énonciation à une hiérarchisation, merci : le droit à l’erreur, le droit à la parole (au silence), le droit de ne pas écrire (ne pas lire), la confidentialité. Les parenthèses sont tout sauf simple détail ou précision : le droit au silence n’est pas que de quiétude & discipline de groupe, il est surtout & avant tout & seulement, silence,

& ce qui vient dans ce silence, il préserve du tout-expressif, nous ne nous dégoulinerons pas dessus & personne ne prendra pouvoir ou place, y’a rien à prendre, nous déplacerons, nous désaisirons. Le droit à l’erreur c’est pour forcer à l’expérience, y aller, rien ne vaut d’autre. Le droit de ne pas lire c’est comme silence mais je le sonderai, préviens-je, timidité toute naturelle on passera outre, vanité du pas-trop-bien on oubliera, pas là pour faire joli – surtout pas. & puis la confidentialité, clause de confiance & permission du littéraire : rien de ce qui vous écrirez ne sera véritable, rien ne sera un aveu, même un aveu on ne peut plus aveu qui s’avance habillé en aveu sera tout autre, toute énonciation du monde réel :un inventaire une liste un récit de votre journée la description d’une pièce, tout basculera fiction sitôt énoncé dans une forme s’élaborant.

Ça prend vingt bonnes minutes, jamais je n’y réfléchis avant lancement, mais combien dans l’instant qui va suivre, & durant leur première écriture, je reviendrai sur mes pas, traverserai la courbe unique, jamais pareille, qu’a pris le discours de ce soir, ici, avec eux, elles.

& dans les cheminements les courbures les cernes de ce discours, repris varié depuis dix ans facile, en travers, je prends quelque mesure du temps qui dans moi passe.

(source de l’image : http://www.flickr.com/photos/etienne_valois/4061014986/sizes/m/in/photostream/

novembre 8th, 2011

Vingt-sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dehors dedans

Séances 2–3 : Le dégel accompli, ce premier geste (non le moindre : écrire) opéré, nous continuons : rejouons : relançons. Nous entrons en littérature par la liste, par celles des Notes de chevet de Sei Shonagon, texte exemplaire de ce que la liste, en ses principes et modalités, peut détenir de & du littéraire, de vaste & sensible, de minuscule et signifiant. L’index final du livre, une fois que je le lis à haute voix, apparaît dans sa dimension méta, comme une sorte de liste des listes). Je leur propose d’en extraire deux, topées à la volée, au fil de ma lecture, puis d’écrire ces deux listes contrastées, en vis-à-vis : Choses magnifiques, choses dont on néglige souvent la fin, Fleurs des arbres, Sources chaudes… De liste à inventaire : vient Nathalie Quintane & sa « chaussure », manière de relevé tous azimuts, qu’on déplie de la façon précédemment expliquée – sans passer par la case DeLillo (ne pas nous alourdir, ici).

Le texte amorcé par « Quand je pense au mot chaussure » déclenche la machine à souvenirs, & le contrepoint descriptif (il est demandé de décrire la paire de chaussures portée en ce moment sans jeter l’œil sous la table), génèrent : quelque chose se fabrique, nous sommes dans un récit du monde – et que l’une en vienne à parler, sans métaphore intentionnelle, de technique de pose du pied, et de bien marcher qui s’apprend, pour moi : nous y sommes, quelque part où je voulais qu’on tente d’aller.

Qui rend possible l’exercice ardu à l’orée de la séance 3 – marche : inventorier ses déplacements, quotidiens, dans cet espace clos – lequel fait râler encore, qui ne s’en serait douté, mais constitue le pied d’appel de la marche idéalisée qui suit – laquelle se conclut par la tentation paysagère, via Michaël Batalla, ses poèmes-paysages & la question induite : comment rendre du paysage, comment le poser sur la page &, le posant, poser aussi du mouvement de l’œil et du flux de conscience avec ? Difficile, voire impossible, le passage à la fiction, je l’ai dit – mais ce détour, en ses batailles même, nous a mené dehors : ce qui s’écrit, avec peine, ce qui se refuse & contre mais, balbutiant, s’écrit, c’est un peu du monde rendu audible : ni nié, ni idéalisé – le clivage enkysté ô combien logiquement, entre dehors & dedans, sans être annihilé, ni même gommé (on n’est pas magicien, non plus qu’on n’est docteur) : juste contourné, relégué – instant suspendu en dessous du dedans, en dessous tumulte & rages.On n’est pas dehors, on n’en est pas plus près, juste : une infime parcelle de dehors est entrée. C’est minuscule & signifiant.

novembre 4th, 2011

Vingt-six | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dedans (2)

Parler allez, se présenter (incapable de se souvenir de quoi de comment, ce passage-là de cette fois-là c’est : parole intelligible, a priori, sur le coup, mais rien que matérialisation en mots de force désirante : les mots filent et sitôt dit, c’est parti ailleurs).
Ceci dit fait sitôt proposer, engager, donner à faire : Séance 1 : – je propose des livres, un vrac étalé sur la table, le tout-venu de la bibliothèque de la maison d’arrêt, consigne : flâner, feuilleter, ouvrir, refermer, aller, venir, enfin en choisir un. & lire : à haute voix, une page, juste une page, de son choix. C’est quasi rien, c’est : y aller.
Le choix, leur choix, importe peu, c’est de procéder au choix qui compte (un peu comme les textes ci-produits : compte plus, pour moi, l’énergie motrice emballée, le principe de production, que le produit d’un atelier). Les choix, je leur dis & j’insiste, vous choisissez, c’est vous qui, le rien à faire qui sera fait c’est vous c’est à vous de, allez (travail dans l’ouvert, mon jeu n’est pas caché à la vue). Elles les enchaînent sur cette page de leur choix : choix d’une phrase, choix de mots, choix d’autres mots, encore, dans les textes lus par les autres. Ensuite : écrire une phrase comprenant plusieurs des mots relevés (choisir l’ordre et l’enchainement de ces mots, donc : composer); puis un texte dont cette phrase soit l’incipit et l’autre phrase relevée l’excipit. & puis finir (un choix). & puis, retournement : quand c’est fini, vous continuez, non, là, vous n’avez pas le choix, vous devez continuer.
Elles râlent alors & :
Y vont. Plus ou moins mais : y vont, de leur quelques mots ajoutés : commentaire, râlerie, rallonge – c’est histoire de. Histoire de continuer, de faire après avoir fini de faire, après avoir bouclé, bâclé même : les choses s’enchaînent, elles ont des conséquences, ces trois fois rien qu’on pose y vont, ils comptent.

octobre 21st, 2011

Ving-cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dedans (1)

Dedans donner du dehors, simple à dire pas à faire, d’autant qu’il y a des enjeux compliqués, qu’il faut délester d’autant d’a priori que possible – de mon côté, les a priori, du leur je ne sais pas, continuerai de ne pas savoir : ces entreprises-là, le redire, nous n’en mesurons pas l’efficace.

Dedans aller dedans rentrer pousser les portes enfin, non : attendre, un temps jamais déterminé, qu’on vous les ouvre qu’on daigne, on m’avait raconté l’attente, oui. Attendre et voir – comme c’est opaque.

Perdu. Dans cet espace infini, tout est au plus confiné, de ce fait, couloirs après couloirs, perpendiculaires et obliques successives, tout se confine à mesure, se resserre –

& ce resserrement de l’espace joue sur le temps, l’épreuve du temps s’étire – ce n’est pas le temps, c’est l’épreuve du temps qui s’étire, c’est l’expérience d’ensemble (temps, espace et mon corps là-dedans) qui vous rend malléable, désagréablement malléable & perméable aux agressions – celles d’au-dessus du dedans qui couve celle d’en dessous du dedans qui elle voudrait sortir, oui, qui du moins voudrait ne plus être dedans.

Dur, d’y porter du désir. Il s’effrite dans ces couloirs & attentes de couloir & d’alarmes & d’autorisations, dur de donner du dehors – le web déjà on ne le laisse pas entrer, alors c’est beaucoup moins du dehors qu’on peut imaginer y porter, dedans.

C’est long, ces quatre cinq portes couloirs allées courettes avant que – avant d’enfin entamer un discours (dont toute forme préparatoire a été absorbée par ma grande & malhabile crainte de tout cet environnement-là), dont on peine à dénicher les tenants, alors pour les aboutissants.

On donnerait bien du dehors, oui – mais une immense partie, l’indicible partie, l’évidente, ce souffle du dehors qu’on ne sait plus qu’à chaque instant (dehors) on porte, eh bien on ne l’a plus, dedans – on l’a perdue dans les couloirs, ou, secret espoir, laissée dans le casier avec téléphone & tablette.

& puis : dedans dehors – paroles.

octobre 14th, 2011

Vingt-quatre | sur | Quatre-ving-dix-neuf : Traduire

Traduire est impossible mais nous y assistons quand André Markowicz nous parle, me redis-je au moins une fois par semaine depuis que j’ai entamé la mise en ligne hebdomadaire de ses textes inédits – une série qui s’intitule Un entretien aléatoire, qu’il m’est heureux de tenir entre mes clics, d’indenter au pixel (à la main ou quasi), puis mettre en ligne dans leur bonne forme (merci ici à Joachim Séné pour le code utile).

C’est impossible, mais alors : pourquoi, pourquoi donner tant de temps & d’énergie à cet impossibilité-là ? Plutôt écouter mieux & entendre (en écoutant mieux, on entend) : traduire est un impossible. Un nécessaire impossible.
Comme, en somme, cette autre quête, autre impossible : écrire.
Traduire alors, c’est : écrire.
& tout serait dit, une bien éloquente égalité posée là, déclamée. Traduire c’est écrire, voilà, voix fermement convaincue, puis : voilà. Mais bon.

Mais bon, traduire, c’est laborieux dans son effort, ce demande de : s’arrêter sans cesse, en même temps que se de laisser aller sans cesse, dans le mouvement de la lecture, ta-ta ta. C’est un mouvement d’empêchement permanent, sous la menace de ses propres scrupules. Traduire serait lire et écrire mêlés comme jamais, ou comme toujours ils devraient l’être mais ici : indissociables, ici, attachés, siamois, donnant naissance à ce phénomène-créature curieux : un lirécrire obligé. Je lis ce que j’ai déjà lu, dix fois lu, mille fois lu, & en même temps : je l’écris, je l’invente.

C’est un insoutenable équilibre. & si André Markowicz est unanimement reconnu comme le plus grand traducteur de la littérature russe, donc : le plus insoutenable équilibriste, c’est qu’autant passionnément il lit – posons qu’un peu la lecture est mémoire – qu’autant passionnément il écrit – posons qu’un peu l’écriture est devenir –.

Cette chronique d’inédits, il m’en dit entre deux portes que: «installer une conversation avec je ne sais qui — mais quelqu’un… ». Parler, toujours. Déclamer, chuchoter, hêler, chanter. Parler, plus que seulement dire.

André Markowicz parle, hoche la tête en ta-tatata, reprend non, tata-ta, nous regarde, s’insurge, rit, nous passe de cet impossible, la poésie romantique russe, c’est-à-dire Pouchkine, mais pas que, mais aussi plein d’autres, mais déjà Pouchkine pour un Russe c’est plus que tout, alors ça fait beaucoup. Nous passe de l’impossible car simplement nous sommes là. Nous écoutons, écouterons, comme mis en soif. Car cet impossible, cet insoutenable équilibre, on y bizarrement flotte à l’écoute d’André Markowicz &, tendant l’oreille, c’est comme notre œil qui s’ouvre & s’éveille. C’est un impossible, c’est assurément nécessaire. Écoutez, lisez.

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